« La croissance n’a pas été assez forte pour faire oublier le reste »
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InterviewPierre Vermeren, expert du Maghreb, décrit l’échec du développement sans libertés :

Peut-on dire que le modèle tunisien est à bout de souffle ? Oui, à double titre. D’abord, parce que le régime a promis à la population le bien-être économique en échange de l’absence de libertés. C’est en quelque sorte le modèle chinois : chacun est libre de s’enrichir et le parti s’occupe de tout. Mais la croissance n’a pas été assez forte pour faire oublier le reste. Par rapport à l’Europe, le revenu moyen tunisien reste 6 à 7 fois inférieur… Ensuite, le modèle de développement est extraverti, c’est-à-dire qu’il est basé sur le tourisme et la sous-traitance. Les emplois créés sont très peu qualifiés ; la croissance est vulnérable à la crise économique mondiale et les richesses restent confinées au littoral et aux grandes villes. Or, c’est justement à l’intérieur du pays qu’éclate régulièrement la contestation sociale.
Pourtant, la Tunisie semblait mieux partie que l’Algérie ou le Maroc… Oui, c’est un petit pays, qui n’a pas à gérer 30 à 40 millions d’habitants. Dès l’indépendance, la Tunisie avait des atouts réels : une forte urbanisation, une scolarisation plus élevée des élites (près de 40%, contre 20% en Algérie et 10% au Maroc), qui sont par ailleurs réellement bilingues en français et en arabe. Bourguiba [écarté du pouvoir par Ben Ali, ndlr] a valorisé ce socle de départ en menant une politique volontariste d’éducation et de promotion de la femme.
Qu’est-ce qui distingue Bourguiba et Ben Ali ? Bourguiba était un autocrate éclairé, formé dans les valeurs de la IIIe République. Il a instauré un régime autoritaire au nom du nécessaire développement. Il voulait arracher de force son pays à l’arriération. Ben Ali, lui, n’a pas le même profil : il vient de l’intérieur de la société, c’est un policier. Il arrive au pouvoir en 1987 avec un discours libéral mais instaure, trois ans plus tard, un système autoritaire sous couvert de lutte contre l’islamisme et avec le soutien, à l’époque, de l’intelligentsia libérale. Alors que la démocratie s’est répandue après la chute du mur de Berlin, il est allé à rebours.
Y a-t-il une opposition en Tunisie ? Et que représentent les islamistes ? On est face à un régime de parti unique, qui contrôle presque tous les rouages de la société et de l’Etat. Il y a une petite classe intellectuelle brillante, qui milite dans des organisations de défense des droits de l’homme ou des partis de gauche, mais ces gens ne sont pas connectés à la société et appartiennent aux années 80. Quant aux islamistes, ils n’ont plus d’expression publique depuis l’emprisonnement de 30 000 d’entre eux au début des années 90. Leur influence est difficile à mesurer tant elle est souterraine. Mais tout laisse à penser que l’islam politique pèse le même poids qu’ailleurs dans le monde arabe. CHRISTOPHE AYAD. libération.fr









